"Je m’appelle F.
Je suis alcoolique.
Du moins, c’est ce que je pense. J’aime l’alcool, c’est un constat plus sûr.
Demain, j’aurai quarante-trois ans. J’ai décidé que ce serait le dernier jour où je profiterai non pas de son goût (cela fait déjà bien longtemps que je ne m’extasie plus sur le goût d’un bon vin ou d’une bonne bière), mais de son effet.
La brûlure du liquide qui passe la gorge, l’estomac, l’intestin, promesse de l’étourdissement.
La chaleur réconfortante de « l’ami » qui vient me dire : « regarde comme la vie est belle finalement ! Tu peux faire plein de choses, tu es amusante, tu es intelligente, tu as envie de tout essayer, tout tester ! Vas-y, on n’a qu’une vie, brûle-la comme moi je sais te brûler ! »
Oh oui, que cette sensation est bonne ! Je ne parviens pas à la ressentir sans l’effet euphorisant de ma compagne « bouteille ». Je n’ai jamais eu de passions. À part, peut-être, pour certains hommes, comme une bouée à laquelle on se raccroche pour vivre et respirer. Des engouements parfois, mais feints la plupart du temps. Rien, jamais, n’a pu surpasser le plaisir du verre et de l’ivresse.
Toujours, j’ai choisi le verre aux engagements. Rien ne m’a jamais emportée très longtemps, je n’ai jamais su m’intéresser à quelque chose de sain et constructif. L’attrait pour la destruction, du corps et de la psyché. Aller me faire mal, me prouver que tout est éphémère, que tout finit par une forme de mort. Ou bien, serait-ce la traduction d’un désir de vie ? Paradoxal que mon envie de vie se traduise par l’attrait exclusif pour ce qui me fait du mal…
Je ressens le mal bien plus intensément que le bon. Sensations fortes, brûlures des souffrances du cœur et du corps.
Or, demain j’aurai quarante-trois ans. Un tournant, une première moitié qui se termine. Il est tout à fait envisageable que je puisse vivre jusqu’à quatre-vingt-six ans, si tant est que je le désire, mais nous n’en sommes pas là.
J’ai déjà essayé d’arrêter de boire il y a trois mois. J’ai tenu six semaines, pas mal.
Il parait que c’est utile de formuler des affirmations positives à se répéter comme des mantras, des objectifs « pas à pas », des intentions… et toutes ces conneries de développement personnel. Se lobotomiser soi-même en quelque sorte.
Je ne suis pas convaincue de cela. Tout a échoué auparavant. Je reviens toujours à l’alcool : c’est le seul qui me promet et me donne l’intensité".