Extrait de la biographie de Francine, 90 ans : "Donner sans compter"
RÉCITS DE VIE
Céline Benoit
9/28/20265 min lire


"Dès 1938, mon père, XXX, a été mobilisé en tant que réserviste. À cette période, il rentrait encore à la maison puisqu’il était basé à XXX. Dès 5 heures du matin, il parcourait la trentaine de kilomètres qui le séparaient de chez nous, juché sur son vélo avec son fusil. Mais en 1939, à l’âge de vingt-sept ans, il fut parmi les premiers à partir au front. Rapidement fait prisonnier, à XXX, il fut ensuite blessé, les fesses transpercées par une balle. Il a passé six mois dans un hôpital allemand, allongé sur le ventre. Il en a gardé des séquelles, le postérieur dépourvu de chair, mais je ne l’ai jamais entendu se plaindre. Il aurait dû être rapatrié, mais il fut déclaré apte au travail en position assise. Il a donc passé le reste de la guerre à enfourner des plaques de plexiglas pour les avions, dans une chaleur telle qu’il effectuait ses tâches torse nu, même l’hiver. S’il n’est jamais tombé malade, je sais qu’il a subi de nombreuses privations.
Obtenir de ses nouvelles était compliqué, nous pouvions rester de longues semaines sans communication de sa part. Au mieux, maman recevait une lettre par mois, systématiquement biffée de bleu, car le courrier était lu et censuré. Nous, nous trichions un peu… lorsque nous avions un bonbon, nous utilisions le papier pour y glisser un petit mot chiffonné en boule.
Je n’avais que trois ans lorsque mon papa est parti. Et pour la toute petite fille que j’étais, cet homme joyeux et comique était un dieu : j’ai même rédigé une histoire en patois intitulée « le plus beau jour de ma vie », contant la souffrance provoquée par le vide qu’il a laissé. J’y écris qu’un enfant, on l’attend neuf mois. Mais moi, je l’ai attendu cinq ans et demi. Des mois et des mois, où chaque jour on disait sa prière pour que mon papa revienne. Je me rappelle dire à ma sœur : « tu sais on doit être sages, papa est parti, maman a du chagrin ».
(...)
Nous étions entourées, soutenues, mais nous affrontions tout à trois. Nous vivions au jour le jour, sans vraiment savoir ce qu’il adviendrait de nous ensuite, dans l’attente de papa et la crainte des bombardements. Par conséquent, toute mon enfance, j’ai vu maman apeurée. Durant les bombardements, mais aussi durant les épisodes de grand vent ou d’orage. Un jour, la moitié de la toiture s’est envolée. Dès lors, en cas d’orage, elle faisait le tour de la maison en jetant de l’eau bénite pour la préserver.
Sa plus grande peur intervint en 1940, lorsque nous avons subi la débâcle de plein fouet. Les Allemands débarquaient depuis la Belgique. Affolées, nous sommes allées dormir à même le sol, sous une table, chez des camarades de mon papa qui vivaient un peu plus loin. Mais là non plus, nous n’étions pas à l’abri. Des soldats sont venus frapper au volet pour nous ordonner d’évacuer. Ils nous intimaient tout simplement de partir : nous étions envahis, nous devions tout laisser sur place, à la merci des ennemis qui réquisitionnaient et pillaient nos logements.
Dans la précipitation, maman a pris le landau de ma petite sœur dans lequel elle a entreposé quelques objets, et sur elle, un chapeau, une fourrure, un chausson et un soulier. Nous sommes parties à pied, effectuant cinquante à soixante kilomètres en quelques jours. L’objectif à atteindre était le domicile de la sœur du curé de XXX, qui habitait au-dessus de XXX. Avant d’y arriver, nous avons dormi dans des granges, sur du foin. Sur la route, nous étions bombardés. Lors d’un assaut plus violent, maman a jeté ma petite sœur dans un fossé, moi par-dessus, et elle nous couvrant de son corps. Elle a été coupée par des éclats de verre.
Nous avancions en convoi, observant des chevaux couchés sur le flanc, dont maman, pour nous rassurer, nous disait qu’ils dormaient… Les convois s’arrêtaient tout le temps, il faisait chaud en ce mois de mai, nous avions très soif. À un moment du trajet, maman m’a dit « tu vois là-bas, un peu plus loin, cette auberge ? Quand on y arrivera, tu iras voir si tu peux boire un peu d’eau. » Mais je n’ai pas attendu, je suis partie toute seule. Je me suis perdue. Maman m’a cherchée, paniquée, jusqu’à ce qu’elle aperçoive un petit point rouge au loin. Ce manteau rouge que je portais m’a peut-être sauvé la vie. Ce moment a certainement été bref, mais il m’a fortement marquée. J’ai eu si peur…
Lorsque nous sommes arrivées près d’XXX, on m’a raconté que nous nous sommes jetées sur une salade du jardin de la sœur du curé pour la manger, sans même la laver, à même la terre. Nous nous sommes certainement réfugiées en ce lieu quinze jours ou trois semaines, je n’en ai pas de souvenirs précis… Nous n’y étions pas davantage en sécurité, mais nous étions parties parce qu’on nous y obligeait, il fallait bien aller quelque part… Nous sommes rentrées avec le curé, à bord du chariot d’un fermier. Nous avons retrouvé notre maison intacte, seulement investie par les araignées qui avaient tissé leur toile sur la porte d’entrée. Dans d’autres maisons, les Allemands avaient tout pris.
Après le débarquement de 1944, nous avons suivi sur une carte accrochée au mur les déplacements des alliés jusqu’en Allemagne. Nous y piquions de petites épingles tout en écoutant la radio pour marquer leur progression. Là aussi, l’angoisse de ma maman était palpable, je l’ai absorbée tout entière. Aucune nouvelle de mon papa ne nous parvenait. Ou bien, de fausses nouvelles arrivaient jusqu’à nous : il avait été tué, il était blessé, amputé. Nous vivions au jour le jour. Jusqu’en 1945, les Allemands ont continué à tuer. Jusqu’en 1945, mon papa, prisonnier, aurait pu être exécuté.
Un samedi midi, un avion est tombé à XXX. Un avion anglais, dont il fallait absolument taire le parachutage du pilote, enterré dans le secret. Pendant longtemps, j’ai utilisé des mouchoirs fabriqués dans le tissu très fin de la toile du parachute. J’ai vu les chars américains arriver sur la place de XXX. L’un des soldats m’a pris à bras pour me faire monter sur un engin du convoi, composé de blindés, de Jeeps, de 4X4 !
Le 14 avril 1945, papa est revenu. J’allais partir à l’école quand nous avons reçu un télégramme annonçant son arrivée. Toute la journée, mes grands-parents ont fait des allers-retours entre la maison et l’arrêt du tramway. Vers 17 heures, la voisine a crié : « Marie, le v’là ! ». Je ne peux pas décrire cette vague d’émotion qui m’a submergée… Mémorable. J’en ai encore les larmes qui me montent aux yeux.
(...) C’était merveilleux. Il était là, près de moi, il me donnait la main. Je me sentais si heureuse. Toute ma vie, j’ai célébré le 14 avril. Même après son décès, j’ai continué à aller au cimetière pour fêter son retour avec lui. Pour moi, la Libération n’a pas eu lieu le 8 mai, mais le 14 avril.
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Céline Benoit, rédactrice biographe à Auray (56)